
Les nombres défilent… 193…187…180…171…168 ! Mon pouce s’est imposé sur cette page, mécaniquement. « 37. Emission de télévision »… Le héros continue sa vie, interrompue par mon dîner, comme si de rien n’était. Effrayant de se dire qu’il n’existe à ce moment précis, dans cette situation précise que parce que moi, adolescente banale que rien ne différencie des autres, je suis en train de lire ces lignes relatant ses péripéties. Il existe, en cet instant, grâce à moi… Et à la seconde où je refermerai ce livre, sa vie va s’arrêter, comme si quelqu’un avait appuyé sur pause…pour reprendre naturellement la prochaine fois que je rouvrirai ce livre… « Un gros bonhomme qui transpire bruyamment » ? Qu’est-ce que c’est que cette phrase ? Une farce de l’auteur ? Un délire passager ? Non. Juste mes yeux et mon cerveau qui me jouent des tours. C’est vrai que dans mon esprit, un « gros bonhomme » transpire forcément. Je ne pense pas à sa respiration en premier… Transpirer, respirer… Deux mots assez semblables, en vérité… A tel point que mon cerveau les a confondus…
La mousse blanche de mon lait-miel virevolte au rythme du tourbillon de ma cuillère… Le liquide chaud coule dans ma gorge. Je peux même suivre le chemin qu’il emprunte… D’abord la bouche… Puis la luette… L’œsophage… La boisson sucrée passe ensuite entre mes poumons… Ici, la trace se perd… J’ai été semée… Une autre gorgée emprunte le même chemin, se déversant lentement dans mon organisme… Un peu de mousse est collée aux parois de la tasse… On dirait des nuages… Les continents d’une planète inconnue… Dans ma bouche, je sens encore le goût sucré du miel, persistant même après plusieurs minutes… Je vide a tasse d’un trait. Tout le miel s’est accumulé au fond, malgré mes efforts pour le dissoudre dans le lait. Ma bouche se tord en une grimace-réflexe, mes sourcils se froncent… C’est tellement sucré que s’en est écoeurant… Quand le breuvage passe au niveau de mes amygdales, je ressens une sensation de picotement désagréable et une irrépressible envie de me racler la gorge… Mais enfin, c’est terminé. Je repose la tasse vide sur ma table de nit. La cuillère tinte contre la porcelaine… Porcelaine… Comme une porcelaine dans un magasin d’éléphants… Je reprends mon bouquin… 123…175…167…170 ! …
« Ce n’est pas parce qu’ils sont nombreux à avoir tort qu’ils ont raison »… Une phrase profonde et lourde de sens… Ce n’est pas parce que tout le monde dit que ça s’est passé comme ça que c’est la vérité… A noter dans un coin de ma tête et à ressortir un jour…
« Conan Doyle »… S’impose à mon esprit l’image d’un homme en imperméable à carreaux, chapeau assorti et pipe à la bouche… Un auteur victime de son succès, au point de haïr son personnage et d’en être totalement prisonnier… Triste vie… A nouveau je mets la vie du héros en pause…jusqu’à demain au moins…
Les paroles d’une chanson me trottent dans la tête… :
Reste une mélancolie
Cachée sous mon manteau de pluie
…
Jacques a dit cours, Jacques a dit vole
Mais pas le jour où je décolle
…
Jacques a dit chante, moi je déchante peu à peu
…
Jacques a dit certes, des tas de choses
…
Jacques a dit, certes, je lui pardonne :
Jaques est un rêve pas un homme.
A l’inverse d’une berceuse, cette ritournelle me tient éveillée… Et dire que je me lève dans quelques heures seulement…
Janvier 2008

Cette création par Lady Bird est mise à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Paternité-Pas d'Utilisation Commerciale-Pas de Modification 2.0 France.